Wuji – « le vide absolu transperce l’énergie »

Le WUJI – Le vide absolu (Position de base du Qi Gong)

Le Wuji est un point très important dans la vision cosmogonique de la tradition taoïste. Le Wuji, ou vide absolu. est ce qui précède le Tai-Ji, le Faîte suprême. La posture du Wuji est à la base du Qi Gong, elle consiste à retrouver le vide primordial en se tenant le plus possible immobile et en ne pensant plus à rien. Vide ne veut pas dire rien, inaction, car la nature du vide n’est pas inertie, état passif. mais au contraire éveil. Cette posture permet en effet de prendre conscience de notre être réel ,qui est bien de notre être mental.

Wuji - "le vide absolu transperce l'énergie"
Posture du WUJI

En position debout, les talons sont l’un contre l’autre et les pieds ouverts d’un angle de 45°, les genoux sont déverrouillés. mettre le sommet de la tête (Bai Hui) sur la même verticale que le point Hui Yin au périnée (entre le sexe et l’anus). le menton légèrement rentré. le bassin légèrement en avant. Les bras pendent le long du corps. Dans cette position il y a un minimum de muscles qui travaillent. ainsi l’effort à fournir pour la maintenir est moindre, il est donc possible de tenir ainsi aussi longtemps qu’on le désire sans fatigue. Contracter légèrement le périnée. Ne pas mettre la langue au palais.

Les yeux ouverts, le regard en dessous de la ligne d’horizon et avoir un sourire intérieur. Se détendre. calmer l’esprit. faire le vide en soi. Ne plus penser à rien ; si des pensées viennent dans la tête, ne pas s’y accrocher, les laisser passer et se reconcentrer. Vous êtes ainsi en état de Wou Wei (Non-être/Non-agir). Sentir alors l’énergie cosmique pénétrer par le sommet de la tête, descendre dans le corps et rejoindre la terre. Rester ainsi quelques minutes. La durée de cet exercice peut varier de 1 à 2 minutes jusqu’à 20 à 30 minutes. Les personnes habituées peuvent même rester ainsi plusieurs heures.
Cet exercice est bénéfique pour calmer l’esprit et prendre conscience de son corps. ce qui est primordial en matière de Qi Gong.


Explications détaillées

Comment prendre la posture de Wuji?

    • Se placer debout, le corps est droit mais détendu, les talons sont l’un contre l’autre et les pieds ouverts d’un angle de 30°, 45° ou 60°. le poids du corps est reparti sur toute la plante des pieds, les genoux sont débloqués mais ne fléchissent pas.
    • Le bassin est positionné à peine vers l’avant et relâché de telle sorte que le sacrum soit vertical, permettant aux vertèbres lombaires d’effacer leur cambrure et d’ouvrir la région de Ming Men, lieu où est stockée l’énergie vitale (Jing), pour les acupuncteurs et les pratiquants de Qi Gong.
    • La poitrine est très légèrement rentrée, ramenant passivement les épaules vers l’avant ce qui ouvre les aisselles.
    • les bras sont détendus depuis les épaules jusqu’à la pointe des dix doigts.
    • La tête est suspendue par un fil dans le ciel, le menton légèrement rentré, les cervicales sont verticales, les dents s’accolent, la pointe de la langue ne touche pas le palais.
    • Le regard est sensiblement sous la ligne d’horizon, oblique vers le bas, pointé au loin.

Réaliser la 1ère étape de Wuji : le corps est détendu

    • La respiration descend dans le Dan Tian.
    • A partir de maintenant, prendre conscience de respirer et tenter de ne plus lâcher une seule seconde la sensation de respiration. Parallèlement on s’efforce avec douceur de respirer par le bas-ventre seulement, sans que les côtes s’écartent à l’inspiration, ou le moins possible.
    • Allonger le souffle progressivement, à l’inspiration comme à l’expiration chaque temps est à peu près égal.
    • Quand le souffle devient calme et régulier, conserver toujours la conscience de la respiration tout en recherchant à immobiliser complètement le corps autour de son axe vertical, du périnée au sommet de la tête.
    • Tenter de trouver l’immobilité absolue, mais sans raideur, sans rigidité, un peu comme si le corps tout entier respirait l’énergie du monde.

Réaliser la 2ème étape de Wuji : le mental est calme

    • Tout en maintenant la conscience de respirer, et la conscience de l’immobilité absolue, tenter alors de regarder loin devant soi, et garder le regard accommodé sur un point précis. Faire en sorte de ne plus cligner des paupières. On y parvient avec l’entraînement, en détendant son regard. Par exemple, on peut se représenter en train de regarder le reflet de son propre visage, ou celui d’un arbre, sur la surface sans ride d’un lac paisible. Ainsi le calme s’installe dans l’esprit. Occupé à surveiller tout le reste, il y a peu d’espace pour penser. Mais si des pensées surviennent, les laisser passer comme des nuages dans le ciel, où bien les regarder comme des poissons qui nagent dans un lac alors qu’on fixe le fond.

Réaliser la 3ème étape de Wuji : l’esprit joyeux et brillant

    • Maintenant seulement sourire. Laisser s’épanouir un large sourire sur son visage, sur les lèvres, sur les yeux. Ce sourire inonde tout votre corps. Dans le Tao, on dit que la conscience est toute joie. Alors, pour s’en approcher, le mieux est de sourire.
    • Puis maintenir ce sourire pendant tout le Wuji, l’esprit est ainsi joyeux, mais il est aussi brillant; car la conscience se manifeste dans son essence universelle une omniprésence absolue. Pour tenter d’y parvenir, nous allons prendre conscience successivement de tout, et progressivement associer toutes ces sensations, une par une, pour rejoindre les autres afin d’être conscient de tout à la fois.
    • Vérifier la conscience de la respiration, de l’immobilité vivante du corps, de l’immobilité du regard sans ciller, du sourire intérieur.
    • Ajouter la perception de toutes les sensations de l’intérieur du corps, de confort ou d’inconfort…
    • Puis toutes les sensations de l’extérieur du corps : pesanteur du corps, température à la surface, déplacement de l’air.
    • Ajouter les perceptions des organes des sens…
    • …perception des odeurs…
    • …perception de tous les bruits, proches ou lointains, forts ou légers, sans en choisir un au détriment des autres…
    • …perception visuelle, maintenir le regard accommodé sur un point fixe devant soi mais installer une vision panoramique pour prendre conscience de tout le champ visuel à 180°.
    • Prendre ensuite conscience de l’environnement immédiat, de la pièce dans laquelle nous pratiquons, ou du décor de nature dans lequel nous sommes, au-delà, de l’univers tout entier.
    • Quand toutes les étapes de Wuji ont été franchies, demeurer ainsi dans la quiétude du vide absolu, pendant cinq à dix minutes au minimum. Une demie-heure représente un temps important, vingt minutes est un temps moyen. Mais il n’y a pas de limite stricte à fixer : ce qui compte ce n’est pas la durée, mais la qualité de l’état de Wuji que l’on est capable de maintenir le plus longtemps possible.

Fermeture

Quand le temps de la posture a été accompli, on termine par un geste appelé fermeture:

    • Lentement en écartant les bras, les paumes vers le ciel, inspirer, et embrasser l’énergie du ciel, ou énergie cosmique, au-dessus du sommet de la tête, de la zone du point d’acupuncture Baihui.
    • Puis en tournant les paumes des mains vers le sommet de la tête, faire descendre cette énergie cosmique pour la faire pénétrer par cette zone du sommet de la tête et remplir le corps tout entier comme une douche d’énergie subtile et lumineuse jusqu’à la plante des pieds en faisant descendre à la vitesse des mains qui passent devant le corps; puis replacer les bras le long du corps.
    • Quand on va chercher l’énergie cosmique, visualiser qu’on la capte au-delà de l’atmosphère terrestre, dans la source d’énergie la plus pure, puis la faire redescendre comme une cascade sur le sommet de la tête. Si on éprouve le besoin d’avaler sa salive, au cours de l’expiration, on l’avale en même temps que les mains s’abaissent vers le ventre en visualisant la salive qui va descendre jusqu’au Dan Tian et nourrir notre énergie vitale.

Les effets de Wuji

    • Calme et détente

      • Ce que l’on ressent au cours de la pratique de Wuji c’est d’abord une sensation d’apaisement, de calme, qui gagne le corps qui se détend, et l’esprit qui devient quiet. Cette quiétude ne tarde pas à s’accompagner d’un sentiment de sérénité. Mais si l’on joue le jeu de maintenir dans la conscience toutes les sensations à la fois, sans en privilégier une, on ne devrait même pas avoir d’espace mental pour penser, ni pour commenter avec des mots ce que l’on ressent.
    • Cultiver l’énergie

      • Dans une certaine mesure, Wuji est une méditation debout. Cette posture pourrait se pratiquer même assis. Cela n’est pas contre-indiqué mais le fait d’adopter une posture statique debout contribue comme pour toutes les postures statiques d’embrasser l’arbre, à cultiver l’énergie vitale. Autrement dit, Wuji est une méditation debout qui contribue à augmenter notre vitalité, notre énergie Jing, d’où le nom complet de cet exercice : le vide absolu transperce l’énergie. D’ailleurs on constatera, en pratique, que mieux on réussit Wuji, c’est–à-dire rassembler en conscience toutes les perceptions en ayant très peu de pensées tellement on est attentif, plus on se sentira rechargé, dynamisé après quelques minutes de pratique.
    • Effets sur la conscience

      • Ils sont comparables aux effets de la méditation assise des écoles japonaises Zen. La pratique de Wuji place la conscience dans une attitude de perception non centrée sur soi-même et d’où disparaissent les commentaires sur ce qui est perçu alors que les idées ou les émotions n’ont pas l’espace pour apparaître, ou en tout cas pas celui de s’installer, ni d’être analysées ou commentées. La pratique prolongée de Wuji contribue à déconditionner l’esprit personnel dans ses tendances à tout ramener à soi, à tout commenter ou bien à vagabonder d’une idée à une autre, d’être l’objet des émotions au gré de leur caprice sans avoir d’emprise ou d’indépendance réelle par rapport à elles… comme otage de nous-mêmes, et de notre subjectivité. La pratique de Wuji contribue au contraire à stabiliser l’esprit, tout comme une barque agitée par les flots conserve son point d’équilibre et ne chavire pas. Les étudiants de Wuji notent aussi une amélioration de la capacité de concentration avec une résistance de plus en plus grande, une attention prolongée. La pratique régulière de Wuji procure enfin une sorte de sérénité. Mieux vaudrait-il dire ici comme un fond silence de sérénité et de joie, qui s prolonge au-delà de la pratique dans la vie quotidienne. C’est le début d’un changement, d’une mutation qui nous invite à voir les événements de notre vie, les relations, les autres, nos émotions d’une façon nouvelle, neuve, décrispée, détendue et ouverte. C’est pourquoi Wuji représente le commencement et la fin de l’enseignement du Wu Dang sur le plan de la finalité spirituelle taoïste, les 15 mouvements ne vont être que les compléments dynamiques. Et la méditation assise pourra en parachever les changements.

Quand pratiquer Wuji

    • Wuji avant les 15 mouvements

      • Pour les taoïstes qui enseignent le Wu Dang Qi Gong, il n’est pas pensable de commencer la série des 15 mouvements sans d’abord pratiquer Wuji 10 à 15 minutes. D’abord pour détendre le corps, ensuite pour calmer le mental, unifier l’esprit. Cette étape préalable va permettre de favoriser la circulation de l’énergie pendant les mouvements et aussi de mieux sentir cette circulation dans le corps. D’autre part, comme on l’a dit plus haut, Wuji est une posture statique et c’est donc l’occasion de renforcer et cultiver l’énergie vitale Jing, pour pouvoir mieux la faire circuler dans les méridiens et perméabiliser les voies du Qi. C’est pourquoi ce temps initial de Wuji est appelé : « la cueillette des herbes pour préparer l’élixir« , selon une métaphore qui compare le travail de Qi Gong interne à celui d’un alchimiste.
    • Wuji après les 15 mouvements

      • Quand on abordera l’étude des 15 mouvements, on verra que chacun d’eux termine par une fermeture et que l’on doit ensuite revenir en Wuji quelques instants, avant de continuer par le mouvement suivant. Mais surtout, à la fin de la série de Wu Dang, quand on a tout terminé, il convient de revenir en Wuji et, comme au début, de rester un certain nombre de minutes, Le Wuji final sera une étape indispensable et sans doute la plus profitable après avoir terminé les 15 mouvements. C’est d’elle que dépend la réussite alchimique interne. En effet, une fois que toutes les étapes de cultiver le Jing, et de le faire circuler pour le transformer en Qi on été accomplies, l’étape finale de Wuji constitue l’ultime transformation du Qi en Shen, autrement dit de l’ouverture de la conscience spirituelle, de calme et de sérénité à un stade supérieur. D’ailleurs, en pratiquant, on se rend bien compte que l’état de méditation du Wuji initial est moins fort, moins profond, moins nourrissant que l’état de méditation du Wuji final. C’est là qu’on réalise combien la pratique du Qi Gong, en cultivant notre vitalité contribue à fortifier notre esprit et à améliorer la qualité de nos états de conscience et à développer en nous un sens aigu de plus en plus affûté d’éveil.
    • Wuji comme étape de 5 postures statiques

      • Soit on choisit de pratiquer, parmi les 5 postures statiques, seulement Wuji, soit on décide de pratiquer l’enchaînement des 5 postures, dans l’ordre de la cosmogenèse de la N°1 à la N°5. Autrement dit, on commence Wuji, on ferme, puis on continue par Tai Ji, on ferme et ainsi de suite. Entre chaque posture, après avoir accompli la fermeture, avant de repartir dans la suivante on restera quelques instants immobiles, en Wuji.
    • Wuji en toutes circonstances

      • En dehors de la séance quotidienne de la journée, Wuji peut être pratiqué à n’importe quel moment : en cas de fatigue, pour se ressourcer un peu, ou bien Wuji peut rendre des services incomparables en cas de perturbations ou de chocs émotionnels forts, lorsque d’un coup on se sent dépassé avec la difficulté pour se maîtriser : le résultat est instantané. Il est possible aussi que Wuji devienne insensiblement notre compagnon de route, comme un état second, présent de façon constante ou presque. ici il ne faudrait pas dire comme un état second, mais plutôt comme un état premier, si l’on s’en réfère aux conceptions philosophiques et spirituelles du Tao. Et comme c’est étrange, cet état se rapproche énormément de celui de l’état de supra-santé. Si tel est le cas, et si ceci se produit de temps en temps ou de plus en plus, cela veut dire que nous sommes sur la bonne voie.

IEQG (Institut Européen de Qi Gong), le centre de formation professionnelle de Qi Gong qui depuis près de 30 ans, forme des professionnels à l’enseignement du Qi Gong ainsi qu’à la pratique de l’acupuncture et du massage énergétique chinois. Sous l’impulsion d’Yves Réquéna et de son équipe de formateurs, vous apprendrez la maîtrise des arts ancestraux de la médecine traditionnelle chinoise. A travers les différents cursus et stages proposés, initiez vous aux arts et à la pratique de ces techniques.

Informations: www.ieqg.cominfo@ieqg.com


Vous habitez Luxembourg ou la grande région et vous avez l’intention de vous mettre au Qi Gong prochainement ?

Cours, ateliers, stages de Qi Gong….

Contactez-nous: info@generationqigong.com 

Génération QI GONG – Luxembourg et Grande Région
(« Le bien-être par le Qi Gong »)

Visitez également notre page Facebook.

Billetterie

 

 

Wudang Shan : Le corps et l’esprit

Wudang Shan : Le corps et l'esprit
En haut du Wudang Shan. ÉLÉONORE HENRY DE FRAHAN

À proximité de la route nationale, une majestueuse porte en pierre sculptée, datant de la période Ming (1368-1644), se dresse au milieu des mauvaises herbes. Autrefois traversée par des milliers de pèlerins, l’antique voie d’accès vers les montagnes sacrées de Wudang a laissé place à une construction moderne. À 2,5 kilomètres plus à l’ouest, voitures et cars de touristes s’engouffrent désormais sous un portique imitant l’original, avant de rejoindre le parking. Là, quelques autobus vert pomme affrétés par le gouvernement de la province du Hubei, seuls habilités à parcourir le site protégé, attendent déjà leur chargement.

Haut lieu de pèlerinage bien connu des Chinois mais oublié de nos gui­des touristiques, Wudang Shan est cette chaîne de montagnes millénaires qui s’étend sur 400 kilomètres à la frontière entre le bassin du Fleuve Jaune et le bassin du Yangtze. La tradition assure que ses soixante-douze monts de différentes tailles correspondent au nombre de vassaux s’inclinant devant le roi. La légende lie la montagne au dieu Zhen Wu. Réincarnation de Laozi (fondateur, au VIe siècle avant J.-C., du taoïsme, une combinaison de philosophie et de religion), Zhen Wu vint, dès l’adolescence, se retirer et cultiver son moi interne dans ces montagnes surgissant d’une brume persistante. Plus tard, ses exploits feront accéder l’empereur au statut de divinité. Un culte redécouvert par les Chinois après la longue parenthèse de la Révolution culturelle, qui avait interdit la pratique religieuse et l’accès au site.

Cheminant le long de la montagne, dans un dénivelé à la végétation dense, une route bétonnée permet, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, l’accès aux principaux temples. Cons­truits au fil des dynasties Yuan (1276-1368), Ming et Qing (1644-1911), huit palais, deux monastères et trente-six temples s’étagent le long du massif. À mi-chemin du sommet, les temples de Nanyuan se joignent par des déda­les de chemins de pierre filant, contournant et gravissant les flancs de la montagne. Inscrits depuis 1994 au patrimoine mondial de l’Unesco, les premiers temples datent de la dynastie des Tang (618-1279), mais la plupart des bâtiments furent construits comme un ensemble sous le règne de Zhu Di (dynastie Ming, 1413).

Zhu Di – qui fit bâtir la Cité Interdite – voulait que les cons­tructions se soumettent à la na­ture. Une voie des dieux, un parcours de 70 kilomètres de long creusé en escalier à même la montagne, permet de rejoindre le sommet. La meilleure façon de découvrir ces temples en équilibre sur les hauteurs est d’emprunter une partie de cette voie. Sous un ro­cher, une construction tout en bois décrépit se blottit contre la paroi. C’est ici, dit-on, que Zhen Wu médita pendant de longues années, isolé de tous.

Le lieu est, à n’en pas douter, propice au recueillement. Aux premières heures du jour, la brume s’égaye de quelques taches de couleurs vives. Les robes noires et les guêtres blanches des prêtres taoïstes s’activant pour l’office croisent la course des costumes brillants de soie bleu des petits élèves d’une école de wushu(1) installée dans un grand bâtiment rouge décrépi sur le flanc nord-est de la montagne. Habillé à la ma­nière d’un moine dans sa lon­gue veste de soierie blanche, les cheveux noirs rassemblés en un chignon sur le sommet du crâne et maintenus par un pic en bois serti d’une tête de dragon, le professeur Zhang Hua Sheng, 21 ans, dirige l’échauffement matinal de ses élèves. Originaire de la province voisine du Henan, il est arrivé à Wudang il y a sept ans pour suivre une formation complète aux arts martiaux. Comme pour beaucoup d’adolescents, la réputation des monts Wudang et, qui sait, les quelques scènes du film à succès Tigre et Dragons tournées ici lui ont inspiré cette voie.

situation du wudang shan
Situation du Wudang Shan. AURÉLIE BOISSIÈRE

Pour l’heure, le jeune homme se dirige avec quelques élèves vers le temple Zixiagong (temple des nuages pour­pres), construit sous le règne de l’empereur Yong Le en 1413. Le petit groupe a pris l’habitude de s’y rendre pour participer aux cérémonies religieuses et à des démonstrations de wushu. Le soleil est déjà haut dans le ciel et l’atmosphère perd de sa sérénité avec l’apparition d’un groupe de visiteurs chinois. Bru­yants, équipés de casquettes aux couleurs identiques, ils suivent en fil indienne le drapeau brandi par leur guide, qui leur hurle des indications dans un mégaphone.

Quelques minutes plus tard, dans le palais, tout ce petit monde se calme pourtant, le temps d’admirer les jeunes disciples effectuer en cadence quelques enchaînements de tai-chi. Un privilège rare et envoûtant. Dans le calme des montagnes un instant retrouvé, cette danse de combat au ralenti incroyablement dense et puissante semble tisser un lien entre le ciel et la terre.

Proche de la nature, l’harmonie de cette pratique martiale se mêle, en effet, étroitement à la philosophie taoïste. Dans son Traité de la voie et de la vertu (ouvrage fondateur de la religion), Lao Zi avance que l’on n’offre pas une opposition frontale à une force envahissante. C’est ce même constat que fera le célèbre Chang San-Feng à qui l’on attribue les fondements du tai-chi. Au point culminant du palais Zixiao, la salle principale renferme la seule fresque du site illustrant l’histoire de ce moine.

La légende veut que le sage ait assisté dans ces montagnes au combat d’une pie et d’un serpent. Observant le duel, il fut intrigué par l’habileté du serpent à éviter soigneusement les féroces coups d’estoc de son adversaire. Alors que l’oiseau fait des mouvements saccadés et dispersés, le serpent se meut en souplesse et en cercles. L’agilité de ce dernier et sa forme lovée inspirera à Chang San-Feng l’image des énergies yin et yang, symbole du “tai-chi-chuan” (le principe du souple enveloppant le dur).

Aujourd’hui encore, cette légen­de plane sur les montagnes. Les moines de Wudang offrent l’image de combattants exceptionnels qui leur a forgé une réputation internationale. De fait, il n’est pas rare de voir des adeptes étrangers s’essayer à quelques mouvements, à l’image de ce petit groupe d’Anglais qui tente de suivre les enseignements d’une jeune disciple. Avant de partir pour une croisière sur le fleuve Yangtse, ils sont venus visiter les lieux. «Notre guide nous a arrangé un cours avec une élève d’un maître de la région, juste pour essayer», s’amuse Walter, 56 ans.

Dans les vapeurs persistantes de l’encens et les allées et venues des touristes, ce ballet improvisé offre un mélange des genres insolite. Un peu plus loin, une grand-mère taiwanaise, entourée par famille et amis, gravit avec difficulté les dernières marches du temple. Le jour est important. L’aïeule vient fêter ici son quatre-vingt-dixième anniversaire. Pour l’occasion, le clan a loué pour quelques heures une des salles du palais. Tout en sirotant du thé, chacun célèbre avec une allégresse sonore le grand âge de la mamie. La longévité est une des préoccupations majeures pour les taoïstes. Les moines pratiqueraient d’ailleurs dans le secret de leur retraite quelques heures de tai-chi pour améliorer leur respiration et entretenir la souplesse de leur corps.

Respectueux de ces silhouettes sombres, les Chinois ont l’habitude de dire qu’un moine taoïste évite toujours le sujet de son âge. Discrets et peu bavards, ils évoluent en silence au milieu du recueillement des fidèles et l’agitation des tour-opérateurs chinois. Une centaine de moines peuplent ainsi les montagnes. Ils continuent de pratiquer leurs rites religieux et assurent la préservation des édifices. Comme au pic Tianzhu, où se dresse le temple d’or (1416) du haut duquel le dieu Zhenwu s’envola pour le ciel. Abrités dans des appartements sommaires nichés au creux des montagnes à 1612 mètres daltitude, les moines affrontent les rigueurs de l’hiver et, à la belle saison, l’afflux des visiteurs. Un téléphérique permet désormais de gagner le sommet. Autrefois, les fidèles ayant gravi la montagne à pied, déjeunaient avec des moines avant de regagner la vallée.

La montagne s’est organisée, mais la ferveur est restée intacte. Certains pèlerins n’hésitent pas à parcourir des milliers de kilomètres pour venir ici prier ou se faire bénir. Les étrangers, eux, gagnés par l’aura du tai-chi de Wudang viennent s’exercer dans ce décor unique. Berceau de cet art martial interne, les monts sacrés comptaient, il y a encore quelques années, plusieurs écoles. Il n’en reste plus que deux.

En raison du développement touristique, les temples sont restés mais les écoles se sont le plus souvent délocalisées dans la vallée. Celle où s’exerce le jeune moine Zhang Hua Sheng accueille quelques routards étrangers. D’autres passionnés venus se perfectionner optent pour des formules plus structurées comme celles de ces voyagistes français proposant, depuis peu, des stages avec les montagnes pour décors et un maître du lieu comme mentor.

Yuan Li Ming est l’un d’eux. À 30 ans, le jeune maître vient de fonder sa propre école située sur le flanc ouest de la montagne. Enfant du lieu, il a étudié les arts martiaux depuis l’âge de sept ans dans une institution située au pied des montagnes. Elle a été détruite depuis pour laisser place à un complexe hôtelier mais qu’importe. Au yeux de Yuan Li Ming, c’est une évolution normale. « Le bâtiment a été reconstruit dans la ville de Wudang et l’enseignement y a été préservé.» Un pragmatisme bien chinois. Le portable à l’oreille et la coiffe irréprochable, le jeune maître évolue avec son temps. Il se sent aussi à l’aise à la ville qu’au milieu des palais. Résidant dans la vallée, il rejoint souvent les montagnes afin de diriger des stages de perfectionnement à destination des étran­gers. «La société évolue, il est devenu difficile pour les maîtres de vivre en permanence dans la montagne.»

La pratique des arts martiaux internes continue heureusement d’exister. Elle y a pris simplement une autre forme. Plus commerciale certes mais pas moins inspirée. Preuve en est : à quelque 600 kilomètres de là, à Pékin, la tradition reste encore vivante. Il est 7 heures du matin. Au centre d’un terre-plein dallé situé à l’arrière d’un centre commercial de l’artère Gongti xilu en plein cœur du quartier d’affaires Chaoyang, une trentaine de silhouettes évoluent lentement. Alors que l’esplanade est progressivement gagnée par la frénésie d’activité du début de journée, le petit groupe de fidèles continue sans gêne son tai-chi matinal, au son d’une musique traditionnelle.

À Pékin, cette gymnastique de santé se pratique partout, sous toutes les formes et malgré l’agitation ambiante. Alors que les jeunes urbains et cadres pressés peuplent désormais les centres de fitness à l’occidental, les Pékinois plus âgés redécouvrent les bienfaits d’une tradition millénaire. Comme le maître Yuan Li Ming et les moines combattants de Wudang, les Pékinois semblent ainsi s’adapter avec une désarmante facilité à de nouveaux modes de vie. Au cœur de la ville comme dans les montagnes, la lenteur alterne avec l’extrême frénésie, la modernité pactise avec la recherche de l’harmonie et du bien-être. Un contraste permanent dont la pratique du tai-chi est l’étonnante illustration.

 

Julie Krassovsky

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/voyage/article/2008/02/27/le-corps-et-l-rsquo-esprit_1337965_3546.html#3gMgmMvXHV6bLo2S.99